Feuilletons

 

La confusion des sentiments de Kangni Alem (Première partie)

© Sokey Edorh

Je n’avais pas imaginé que tu perdrais la tête si aisément, mon cœur. Je t’avais juste dit : « il me plaît ». Tu me connais, mon rapport à la réalité des choses est aussi volatil que l’essence de mes résolutions même. J’ai du temps devant moi, j’ai l’âge de tous les dangers, de toutes les audaces, et tu es celui qui m’a le plus mené loin dans la conquête du plaisir. Le libertinage est un don, étonnant c’est vrai, mais grâce tout de même, une force de caractère, m’as-tu toujours répété. J’ai toujours cru que tu étais de l’étoffe dont on fait les meilleurs épicuriens. Dans la chambre cette nuit-là, je me suis laissé aller, sans retenue. Et encore, tu ne sais pas tout de ce qui s’est dit entre lui et moi, une fois que tu eusses raccroché. Tu m’avais dit : « Rico te plaît ? Tu peux y aller. » A présent je te déteste, tu as fait de lui mon point faible. Si tu n’avais pas réagi, comme tu l’as fait, sa voix, quand il m’appelle au téléphone, ne me ferait pas battre le cœur ainsi. Et pourtant, je ne l’aime pas comme je t’aime toi, tu es le seul qui accède facilement aux ténèbres de mon cerveau, qui sait lire ma fragilité de femme malmenée par la vie. Trop tôt malmenée par cette putain de vie.

J’ai joué le jeu. A fond, tu me connais pour cela, la mesure est une insulte à mon intelligence. La soirée d’anniversaire chez Momie tirait à sa fin, quand tu m’as rappelé. Tu m’as encore sondé. « J’ai un faible pour lui, t’avais-je répondu. Beau métis, mon genre, quoi. Je ne cracherais pas dessus… Mais si tu dis non, je respecterai ta volonté. » Instant fatidique. Plus tard, je te l’ai redit, tu as semblé hésiter, à l’instant de te prononcer. Si tu avais dit non, je me serais arrêté, il n’y a pas de contrainte dans le libertinage, aimes-tu me seriner. J’aurais suivi la pente de ton désir. Mais c’est plus fort que toi, tu aimes quand je joue. Et tu me concèdes tout, trop facilement peut-être…

J’ai quitté la soirée en sa compagnie. Momie, qui ne se doutait de rien, a demandé à Rico de m’accompagner jusqu’au métro. Ce dernier, pas dupe de ma manœuvre durant la soirée, avait aussitôt laissé la conversation dériver vers l’intimité de nos sentiments réciproques. Si je ne me sentais pas seule dans cette ville, si j’avais quelqu’un dans ma vie, lui était tout seul, ne savait pas mais…euh… oui, non, qui sait, répondis-je dans l’ordre. Exprès, je laissai croire qu’il pourrait y avoir quelque chose entre nous, pour l’empêcher de descendre à la station qui mène chez lui. A la correspondance, nous n’avions plus parlé, nos routes ont convergé au lieu de diverger, j’ai mis mes pas dans les siens, et nous sommes partis dans la nuit, ivres des vins fins que nous avions descendus chez ton pote Momie, pressés de découvrir le plaisir consenti entre adultes. Je me sentais pétasse magnifique, du haut de mes vingt quatre ans, en train de tromper mon vieux mari, avec son plein assentiment.

A suivre

Le vieil immigré et sa fille de Roger Sidokpohou (Dernière partie)

© Sokey Edorh

Un silence , et il poursuivit , plus inspiré que jamais , son plaidoyer pro domo :

–         Mais ici , que veux-tu , ils n’ont aucun souvenir d’ailleurs . Et ailleurs , c’est important , c’est d’où nous venons , enfin je veux dire , ta mère et moi . Ça s’oublie pas ces choses là , ça s’oublie pas ! Ce sont nos racines , et malheur à celui qui oublie ses racines , car le jour où il trébuche , il ne saura plus à quel arbre s’accrocher ; et il n’y a pas d’arbre pour nous , ici , pas de village non plus, sinon des villages de vacances , et on ne nait pas dans un village de vacances , où alors c’est temporaire , et une naissance temporaire , c’est terrible , on y passe sa vie , à la rendre définitive, et les allers-retours au village de vacances n’y suffisent pas , parce que les tentes ne sont plus les mêmes , les caravanes non plus , et le cordon ombilical , un peu perdu dans tout ça , finit par se cacher sous terre, un peu plus chaque été , en attendant que quelqu’un vienne le sauver, pour le cacher sous les racines de son arbre, au village , l’autre village , le vrai de vrai !

 

–         Papa !

–         Oui ma fille !

–         Il est blanc !

–         Mais fiche-moi la paix , ma chérie ! Est-ce que je te parle de couleurs , moi ? Je te parle de nous , de nos origines , de notre nom,  c’est tout ! Mais bon , apparemment , tu t’en fiches , tu es déjà prête à en prendre un autre , bien d’ici , bien propret , bien de la souche .

–         Papa , t’exagères !

–         Non j’exagère pas , non j’exagère pas : je m’exprime ! Je peux oui ?

–         Mais oui papa , tu peux , bien sûr que tu peux ! Mais tu ne m’as toujours pas dit .

–         Quoi ? Que veux-tu savoir ? Que veux-tu que je te dise ?

Elle s’approcha du fauteuil du vieux grognon , s’assit sur ses genoux , l’enlaça tendrement et lui glissa à l’oreille ,

–         Que tu m’aimes , papa !

Il fondit !

–         Mais oui ma fille , pour sûr que je t’aime ! Je t’aime mille fois !

–         Oh une seule fois me suffit hein papa !

–         Je t’aime au point où ta mère qui es au cieux , si elle m’entendait , en serait jalouse , mille fois , elle aussi ! Mais attention , jalouse , mais heureuse , mille fois heureuse !

–         Mais je sais , papa , le problème n’est pas là !

–         Ah ! Parce qu’il y a un problème ?

–         Ben oui !

–         Lequel , ma fille , lequel ?

–         Il est blanc , papa !

–         Encore ! Mais c’est pas un problème ça ! Ça se règle !

–         Ah bon ?

–         Ben oui !

–         Mais comment , papa ?

Un silence , un long silence , et il murmura ,

–         Il est gentil avec toi ?

–         Oui Papa !

–         Il te pelotte pas trop ?

–         Euh !

–         Non ?

–         Non ! Enfin , juste ce qu’il faut !

–         Ça veut dire quoi , juste ce qu’il faut ! bondit-il

–         Ah papa ! Tu me gènes !

–         Bon , bon ! Si je te gène maintenant , c’est qu’il n’ y a plus de communication !

–         Mais si , papa , c’est pas ce que je voulais dire !

–         Donc il te pelotte !

–         Mais papa , comme tu le faisais sans doute avec maman , c’est tout !

–         Je t’en prie , un peu de respect pour ta sainte mère .

–         Oh papa , maman m’aurait sûrement comprise , elle !

–         Que veux-tu dire ? Que moi je ne comprends rien à rien ?

–         Mais non papa , c’est pas ça , j’essaie simplement de te dire qu’Ahmed est blanc !

–         Ahmed est blanc !

–         Oui papa , Ahmed est blanc !

–         Mais qu’est-ce qui lui est arrivé ?

–         Mais rien papa , rien , il est né comme ça , c’est tout .

–         Le pauvre !

–         Mais ça va , papa , il s’en plaint pas hein , tu sais .

–         Il se plaint de quoi , alors ?

–         De rien papa , de rien !

–         Mais alors, où est le problème ?

–         Il n’y a pas de problème , papa , je voulais juste te dire ça !

–         Mais t’avais vraiment besoin de me dire ça ?

–         Ben oui , papa , fallait que tu saches qu’Ahmed est blanc !

–         Ma fille , ma fille chérie , ta mère s’appelait Joséphine et elle était noire.  Je n’y ai jamais vu un problème !

–         Je sais papa, je sais . Même que tu l’as aimé jusqu’au désespoir .

–         Le désespoir ? Quel désespoir ?

–         Enfin , je veux dire , le désespoir d’aimer .

–         Ma fille , je t’interdis de prononcer ces mots là ! Il n’y a pas de désespoir à aimer , ni à continuer d’aimer , m’entends-tu ?

–         Je suis d’accord avec toi , papa .

–         Il n’y a qu’à aimer , voilà tout !

–         Je suis entièrement d’accord , papa !

–         Eh bien si tu es d’accord , on est donc tous les deux d’accord , pas vrai ?

–         Tout à fait , papa , tout à fait , et je me sens infiniment ta fille , pour ta merveilleuse compréhension .

Il se renfonça dans son fauteuil de papa-chef de lion, le regard plein de tendresse pour sa fille , le sentiment du devoir accompli . Elle se précipita à nouveau sur ses genoux , comme à l’époque où elle n’était pas encore, « une femme de dix-huit ans » .

–         Merci mon papounet !

–         De rien , ma fille ! De rien !

Un silence , et elle leva les yeux vers ceux de son père .

 

–          Je peux faire entrer Ahmed alors ?

Il eut un haut le corps qui la fit sursauter et abandonner les genoux paternels .

–         Comment ça ? Aujourd’hui ?

–         Euh , oui papa !

–         Maintenant ?

–         Hum hum !

–         Là , tout de suite ?

–         Ben , c’est qu’il est là , dehors , et il fait pas très chaud , et…

–         Et ?

–         Euh , il n’attend qu’un signe de moi !

–         Un signe de toi ? rugit-il .

–         Non , c’est pas ça ! Je voulais dire , un signe de nous !

–         Attends ma fille , c’est quoi un signe de nous !

–         C’est un signe de toi , papa , un signe de toi !

–         A la bonne heure , fais le donc entrer , ce garçon , que je lui montre que nous ne sommes pas des sauvages qui laissons crever nos semblables sous le froid .

–         Merci mon papounet , je t’adore !

–         Et il est d’où déjà , tu m’as dit ?

–         D’ici , papa , d’ici même !

–         Bon d’accord , mais ici , c’est pas une origine ça ! Tu ne m’as pas tout dit , finalement !

–         Quoi donc , papa !

–         A part d’être blanc , il est quoi d’autre !

–         Il est le garçon que j’aime , papa !

 

Silence à nouveau ! Il se cala dans son fauteuil , regarda longuement celui d’en face , et se leva d’un coup .

–   Bon allez , fais-le entrer , ce garçon , ta mère n’arrête pas de me fusiller du regard depuis tout à l’heure !

Elle lui sauta au cou , et courut ouvrir la porte au messager du métissage amoureux .

 

Le vieil immigré se rassit dans son fauteuil préféré , prit un journal de la semaine dernière , et se vengea en bougonnant sur le mafé , le gombo , et les poulets-bicyclette , avec une concentration à l’égale de son désir de faire honneur à sa fille , le totem du lion au front .

–         Quel métier ! murmura-t-il , avant de rabaisser le journal pour entendre sa fille , sa propre fille , proclamer , sous son toit !

–         Papa !

–         Ahmed !

–         Ahmed !

–         Mon père !

Fin

Le vieil immigré et sa fille de Roger Sidokpohou (Troisième partie)

 

© Sokey Edorh

Il ne répondit pas tout de suite , parut plongé dans une profonde reflexion,  semblant chercher ses mots , les mots d’ici , lorqu’il faut dialoguer avec ses enfants , qui eux ne sont pas d’ailleurs .

–     Tu m’as dit qu’il était quoi déjà ?

–     Blanc !

–     Bon d’accord , blanc , bleu ou rouge , ça n’est qu’un choix entre trois possibilités , t’en as choisi une , voilà tout ! Tu vas pas en faire tout un plat  !

–     Quoi ? C’est toi qui me dis ça aujourd’hui ?

–     Ben oui ! Et alors !

–     Toi qui nous a toujours dit qu’il fallait perpétuer le sang , revenir à la source , respecter ses origines , parce que ça , on n’y échappe pas,  jamais !

–     J’ai dit ça , moi ?

–     Bien sûr papa , bien sûr ! Même que ça nous a plombé , ma soeur et moi !

–     Ah ! là non , là non ! je ne vous ai jamais plombé , jamais , et je t’interdis de dire une chose pareille !

Il s’était redressé dans son fauteuil pour dire ça , le regard protestataire mais peu convaincant , qui dut rendre les armes devant celui mi-tendre , mi-moqueur de sa fille.

–     Bon d’accord , continua-t-il sur un ton radouci , avec un nom à coucher dehors comme celui que je vous ai donné en héritage , peut-être , peut-être ! Mais à part ça , vous plomber , moi , jamais !

Il s’interrompit , baissa les yeux un instant , les releva vers sa fille, les détourna aussitôt vers l’autre fauteuil et, dans un murmure où il semblait parler à quelqu’un d’autre , répéta .

–     Jamais , Jamais ! Jamais de la vie ! Et puis , le nom à coucher dehors , c’est seulement ici . Parce que là-bas , de là où nous venons, tu le sais bien , c’est un nom, un vrai ,  reconnu et respecté , pas un nom d’oiseau  comme ils le croient ici , parce que la forêt a beau pulluler d’oiseaux , c’est le lion que nous avons choisi,  nous , le lion , tu m’entends , un nom de chef , de chef respecté , un nom peut-être un peu long , qui a du être raccourci , parce qu’il dépassait tout le monde , y compris les cases de la carte de séjour , et ils l’ont raccourci , pour qu’on soit d’ici , et nous on n’a rien dit , juste averti les mânes de nos ancêtres , qui ont compris , et finalement accepté , moyennant un mouton , deux cochons et trois poulets-bicyclette .

–     C’était pour qui les poulets-bicyclette ?

–     Ah ça , ma fille , c’est pas des questions à poser . Tout ça se passe la nuit , et la nuit, tu sais …

–     Je sais papa , tous les chats sont gris …

–     Ah non , pas de chat , les chats , jamais ! Un poulet , un mouton , un cochon , ou même un boeuf , quand on en a gros sur le coeur et beaucoup à se faire pardonner , ça oui ! Mais les chats non,  on n’est pas des sauvages tout de même !

–     T’as raison papa , et puis faut dire que c’est pas très comestible !

–     Qu’est-ce-que tu racontes ! C’est pas prévu sur la liste , voilà tout !

–     La liste ! Quelle liste ?

–     Mais la liste établie par les mânes de nos ancêtres , qu’est-ce que tu crois ? Ils n’ont rien laissé au hasard , tu sais ; et moi qui , comme tu le sais , suis très rationnel , très , … eh bien je peux te dire qu’ils avaient une sacrée longueur d’avance !

–     Ah bon ?

 

–     Eh oui , ma fille , eh oui ! Bref , j’ai fait tout ça , pour que vous soyez d’ici .

A suivre

Le vieil immigré et sa fille de Roger Sidokpohou (Deuxième partie)

 

© Sokey Edorh

Et pourtant , malgré tout cela , malgré la déprime qu’il se paie systématiquement , chaque année , depuis trente ans , au retour du pays , à la veille des rentrées scolaires, là où il accuse le poids de la solitude , parce qu’elle n’est plus là pour partager ces tâches avec lui ; malgré l’infinie gentillesse et compréhension de ses deux filles , qui ne disaient jamais un mot plus haut que l’autre , et qui , sans le savoir , renforçait sa culpabilité , parce qu’il y a un âge pour tout , et que celui de la révolte salutaire était en train de leur passer sous le nez , en silence ; malgré tout cela , et d’autres encore, chaque année , à la fin du mois de juillet , une frénésie indescriptible et jubilatoire s’emparait de lui , à l’idée que dans une semaine , dans quelques jours , dans quelques heures , il retrouvera un bon plat de mafé , de gombo , ou de poulet-bicyclette bien braisé ,  accompagné , au choix , de riz ,de foutou, de télubo  ou d’atchéké , dans un bon maquis bien bruyant , là où le rire est le principal ticket d’entrée , parce qu’on ne se rend pas au banquet du palais en faisant la gueule ; là où les voix qui montent , qui montent, à croire qu’elles se disputent, ont en réalité pour mission de couvrir les conversations secrètes , celles qui ont choisi le ventre du maquis pour bruire en silence.

Et puis il y a les filles , les filles du pays . Ailleurs on ne sait plus ce que c’est , une femme , une vraie de vrai , avec tout ce qu’il faut , devant comme derrière,   le sourire au lèvre , gratuit , la gentillesse chevillée au corps , le caractère bien trempé, sachant ce qu’elle veut .

A chaque fois , il avait failli en ramener une , pas seulement pour le sourire , pas pour le mafé non plus , non non , faut pas croire , ni pour le gombo, qu’on ne  fait bien qu’au pays, pas plus pour les poulets- bicyclette, parce que de nos jours , les poulets ,  il y en a partout , à bicyclette où à cheval .

Et puis à chaque fois , il avait du renoncer , au dernier moment , sous le regard silencieux de ses deux filles , qui n’ouvraient plus la bouche , sauf à l’aéroport , une fois le pire évité , et seulement trois valises dans la soute.

Il s’en remettait bien vite , et se consolait en pensant que ses filles avaient finalement bien intégré les rudiments de sagesse africaine qu’il s’était efforcé à leur transmettre : «  à vouloir faire du plaisir d’aujourd’hui , celui de demain , on finit par renoncer au plaisir qui passe , qui passe , et qui se retourne, pour faire un pied de nez au couillon qui attend comme un piquet de bois marquant son territoire ! »

Le pays , il n’y a que ça de vrai , finalement…pendant les vacances !

Il en était là de ses pensées , inspirées par les journaux du week-end dernier, quand sa fille cadette avait poussé la porte de leur appartement . Il avait regardé instinctivement sa montre . Il était vingt heures , elle était à l’heure ! Bonne fille , sa mère aurait été fière d’elle , travailleuse et tout , toujours de bons bulletins , même en français , et toujours à l’heure avec ça ! Jamais elle n’avait dépassé les limites fixées : 18 heures 30 pendant la semaine , après les classes , et vingt heures le vendredi , parce qu’ un peu de distraction fait du bien à l’équilibre et permet de maintenir le cap sur l’essentiel , les études ! Et puis c’est bientôt le bac , dans trois mois , comme sa grande soeur , qui l’a eu brillamment , il y a deux ans , et qui aujourd’hui , a gagné le droit de rentrer tard , les vendredis , pour suivre le dernier journal télévisé , en compagnie de son père , qui lui commentera celui de vingt heures , parce que voyez-vous , ces journalistes, ils vous disent jamais les mêmes choses , alors il faut recouper ! Et tous les vendredis soir , il recoupait , avec l’enthousiasme de celui qui sait que ce soir , sa fille dormira dans son lit , seule !

–     Papa !

Il sursauta , revenu de ses pensées , et se redonna une contenance .

–   Oui ?

–     C’est tout ce que ça te fait ?

–     Euh quoi donc , ma fille !

–     Ce que je t’ai dit !

–     Mais ma fille chérie , tu ne m’as encore rien dit !

–     Mais papa !

–     Oui !

–     Je viens de te le dire : il est blanc !

–     Mais qui , vingt dieux !

–     Mon p’tit copain .

–     Ah ! parce que…

–     Oui Papa !

Rien à faire , il n’allait pas pouvoir échapper à cette conversation , et sa pensée avait eu beau s’enfuir au pays pour noyer le poisson et adoucir la chose,  il faudra bien que ce soir , il affronte cette chose là , qui est bien d’ici d’ailleurs , parce qu’ailleurs , de son temps , cela ne se serait pas passé comme ça , mais alors pas du tout ! Mais ici , que voulez-vous , les enfants vous ramènent des choses , à se demander de qui ils les tiennent .

–     Et ça date de quand ce… euh , cette …

–     D’aujourd’hui , Papa !

Ouf ! ça le rassura , il n’était pas le dernier à savoir ! Brave fille ! Aujourd’hui,  aujourd’hui seulement , vous vous rendez compte , et elle n’avait manifestement eu qu’une idée en tête , en parler à son père , aussi vite que possible , sans attendre demain . Il se sentit fier , de lui ! Le flambeau des valeurs avait été bien transmis . Il se redressa dans son fauteuil , la voix conciliante , prêt à dire et à entendre .

–     Dis-moi , ma fille , c’est pas un peu tôt , tout ça ?

–     J’ai dix huit ans , papa , je suis une femme , maintenant !

Il se ré-enfonça dans son fauteuil , se mit le regard à distance , observa « la femme de dix-huit ans » qui se tenait debout devant lui , et se rendit compte tout à coup qu’il l’avait perdu de vue depuis qu’elle était toute petite . Il en prit un coup de vieux et  grommela ,

–     C’est pas exactement ce que je voulais dire !

–     Excuse-moi papa ! Et qu’as-tu voulu dire ?

A suivre

Le vieil immigré et sa fille de Roger Sidokpohou (Première partie)

–     Papa !

–     Hum !

–     Il est blanc !

–     Qui ?

–     Mon p’tit copain !

–     Ah !

 

© Sokey Edorh

Il était confortablement installé dans son fauteuil préféré , cuir vachette premier cru, qui lui avait coûté la peau du cuir , qu’il avait pourtant bien tanné,  et qui en avait vu tant et tant . Lorsqu’il avait vu cet ensemble trois pièces dans ce magasin à crédit bon marché , trente-six mois , vous vous rendez compte , et le trente-septième gratuit, il n’a pas hésité un seul instant . Un mois de crédit gratuit , par les temps qui courent , c’est Byzance ! Il s’était jeté sur l’occasion , avait pris les trois , pour le coup : un fauteuil pour lui , un pour sa défunte épouse , et celui-là , personne ne s’y assoiera , même les jours de fête , même les jours où l’appartement trois pièces-cuisine débordera de goinfres de mafé , de sauce-feuille , de gombo ou d’aloko , il restera inflexible  et , s’il le faut , il dira à ceux qui n’ont pas la compréhension rapide : ça , c’est le fauteuil de Joséphine , la maîtresse de maison , qui n’est plus là , mais qui est toujours présente !

Heureusement, tous les habitués s’étaient passés le mot , évitant soigneusement les deux fauteuils , le sien parce que c’est le sien , et l’autre parce que Joséphine ne nous a jamais quitté , pour se serrer dans le divan , le divan trois pièces,  qui , lorsqu’il n’en pouvait plus , dégageait du monde vers la table à manger et ses six chaises en formica Grand luxe .

Ce soir , ce vendredi soir , il avait décidé de consacrer sa soirée aux journaux , les journaux du pays , que lui rapportait un neveu steward sur la principale ligne aérienne du continent , tous les week-ends , et qu’il prenait le temps de lire le week-end suivant : les nouvelles du pays , ça ne se démode pas ! A les parcourir , il se surprenait toujours à retrouver le pays tel qu’il l’a quitté , il y a trente ans , les mêmes enterrements , les mêmes baptêmes , les mêmes élections , bref , les mêmes pompes à fric ! Et dans ses moments de déprime , il lui arrivait même de se dire , « Bon Dieu , qu’est-ce qu’ils ont comme fric en Afrique , comment ai-je pu quitter tout ça ? »

Et puis quand il y retournait , une fois franchi le portail des portables franco- américano-japonais ,  le français pour la maison , l’américain pour le bureau , et la japonaise pour l’autre bureau ; une fois passé l’émerveillement devant les 4×4 rutilants , plus vrombissants les uns que les autres , vitres teintées mais baissées , malgré la chaleur qu’essaie de contenir l’air conditionné poussé à fond , parce qu’il ne sert à rien de rouler carrosse , si on n’est que tout seul à se voir ; une fois traversé le quartier résidentiel , le quartier des belles villas , le quartier de ceux qui sont devenus quelqu’un , où il ne faut pas trop s’attarder , à moins d’y avoir un bon copain d’enfance , sinon c’est la déprime garantie , pas nécessairement à cause du souvenir du 3 pièces-cuisine de Château- les- Rois , en banlieue parisienne , parce que Château- les- Rois , c’est pas rien,  faut y habiter , faut pouvoir , et c’est une vraie réussite d’y arriver , même les blancs n’y arrivent  pas, seuls quelques élus , et faut être un grand pour en faire partie , mais ici ils savent pas ça , et on peut pas leur expliquer non plus , parce que ça fait nouveau riche , et les nouveaux riches venus de France , c’est pas très bien vu ici , où alors ils sont taxés , taxés par les policiers , taxés par les douaniers , taxés par la famille et l’arrière-famille , juste pour faire comprendre au nouveau riche venu de France  que depuis qu’il est parti , les choses n’ont pas changé , et ce qui fait vivre le pays , c’est encore la solidarité , c’est toujours la solidarité , et la solidarité des « venus de France » avec les « restés au pays » , c’est bien la moindre des choses , quand on est payé en euro !

A suivre©© Roger Sidokpohou

Mémorable anniversaire de SAMI TCHAK ( Dernière partie)

 

Sokey Edorh

Ce n’était pas seulement à mes yeux que ce tableau s’adressait, mais aussi et surtout à mon cœur. Sa beauté se transformait pour moi en un supplice insupportable. En l’accrochant à cet endroit précis, à la place de notre photo à nous deux, maman savait très bien ce qu’elle faisait. J’avais beau me répéter : « Mais, maman n’a rien fait de mal », je ne pus empêcher que s’insinue dans mon cœur le désir de la liquider, car, ce qui m’était devenu insupportable, c’était le fait qu’elle soit restée non seulement vivante après cette nuit, mais, aussi, qu’elle ait semblé trouver, dans ce pied de nez à ce qu’elle avait laissé entendre jusqu’alors comme étant ses principes, le secret de son bonheur.

En effet, après être partie cette nuit-là avec l’artiste sous le yeux de tout le monde, un peu comme si elle avait accouché en public, elle ne se soucia plus de rien ni de personne, sauf d’elle-même. Elle s’était peut-être longtemps mise à l’attache derrière des vannes imaginaires, mais l’artiste l’avait libérée et la voilà qui se révélait enfin à elle-même : une femme obsédée par le phallus. Maintenant, elle allait partout où l’entraînaient ses irrépressibles désirs de sexe. Maman à Paris pour y retrouver son artiste. Maman à New York pour les mêmes raisons. Pékin, Madrid, Lisbonne, Bruxelles, Prague, Montréal, Durban, Bombay, Mexico, Buenos Aires, Bamako, Caracas, Bogotá, La Havane… Enfin, sa vie se déroulait maintenant à l’ombre de son artiste. Moi je n’existais plus. Je compris que rien ne pouvait la ramener à moi, rien, pas même la mort.

Mais, une nuit, alors qu’elle était revenue de ses folies avec son amant, je laissai exploser ma propre folie et lui dit : « Ma langue te veut, maman ». Elle me repoussa doucement des deux mains. « Rodrigue, Rodrigue, pas aujourd’hui ». Je la serrai fort contre moi. « Je t’en prie, Rodrigue, n’insiste pas ». Elle ôta sa robe orange. « Je t’offre cette robe. Contente-toi de dormir avec mon odeur dont elle est imprégnée, une part de la nuit que je suis en train de te refuser. C’est ma façon de me faire pardonner, Rodrigue ». Je pris la robe orange des mains de Paule pour la jeter aussitôt dans le canapé. « Ce week-end, je serai absente, me dit-elle. Nous partirons d’abord à Paris, Fabrizio et moi, puis à Prague ». Elle n’avait même plus conscience de ma souffrance. Elle ne mesura donc pas le sens de mon silence.

Au bout d’un moment, je lui fis face. « Que veux-tu, Rodrigue ? » Je regardais son cou gracile et ses cheveux bruns. Un désir de violence m’habita. Je me représentai une femme à la tête broyée et m’imaginai sous les flots de son sang, en train de prendre un bain de son sang. C’est alors que je levai les yeux vers le tableau accroché juste à l’endroit où avait trôné pendant des années notre photo, de maman et de moi. Je fis trois pas vers le tableau sans le quitter des yeux. J’étais de plus en plus pénétré par la douceur apaisante de ce jeune corps avec sa sensuelle beauté au point de ne pas réagir quand maman m’avait dit : « Maintenant que tu es conquis par plus jeune que moi, je ne suis plus rien, on dirait ». Je regardais la jeune fille morte. « Tu me trouves trop vieille, n’est-ce pas ? » Je l’entendais sans l’écouter. « Rodrigue, tu peux m’écouter au moins, je te parle ». Je regardais, absorbé, la jeune fille morte du tableau. « Qu’elle est belle ! » fis-je en levant les bras vers le tableau. « C’est toi que j’attendais », dis-je encore en fondant en larmes. J’eus juste le temps de voir s’envoler une longue chevelure brune. Je mis quelques secondes avant de réaliser que maman venait de se défénestrer. « Mon Dieu ! » m’écriai-je. Je me précipitai à la fenêtre et vis, de là, maman inerte sur le trottoir. Sous la lune, je pouvais mesurer combien elle était encore plus belle, Paule affranchie à la fois du poids des longs désirs et du pouvoir du temps.

Et, sous l’emprise de cette beauté inerte sur le trottoir, je fus parcouru, des pieds jusqu’au cerveau, par un frisson, puis par une chaleur qui me conduisit à l’extase. J’eus alors une idée précise du bonheur.

FIN

 

Mémorable anniversaire de SAMI TCHAK ( Troisième partie)

© Sokey Edorh

Comme je ne parvenais pas à m’endormir, je me mis à rêvasser et je vis maman aussi clairement que je voyais ma propre main. Elle affichait sur ses petites lèvres un sourire ironique. Elle arborait sa robe jaune transparente. Je me mis, dans mes hallucinations, à courir vers elle. Mais elle s’éloignait de la même distance dont je me rapprochais d’elle, tout en continuant de sourire ironiquement ! « Maman ! Maman ! » Je courais toujours vers elle. « Maman ! » Et l’évidence, enfin, s’imposa à moi : elle ne m’avait jamais aimé, elle ne m’aimera jamais. « Adieu Maman », dis-je, maintenant épuisé moralement et physiquement. « Adieu Maman ». Mais, soudain, je sentis une main sur mon épaule, une petite main d’une infinie douceur. Je réagis comme émergeant d’un rêve. C’était maman, revenue à moi, toujours habillée de sa transparente robe orange. « Suis-moi, me dit-elle, suis-moi ». Je me mis alors à marcher derrière maman. J’étais redevenu l’enfant que je fus, et c’était cet enfant qui, sagement, suivait sa mère. Nous marchâmes pendant une demi-heure avant de nous retrouver dans un champ de blé dominé par les coquelicots aux rouges fleurs si élégantes. Je compris alors pourquoi maman m’avait entraîné là et non ailleurs : quand j’étais enfant, son enfant, son enfant fragile, son tout mignon enfant à elle, elle me préparait des tisanes avec les pétales séchés de coquelicot pour calmer mes toux, mes petits problèmes de gorge et de sommeil. Mais, plus tard, je découvris qu’elle utilisait aussi les feuilles et les pétales séchés de cette plante comme un euphorisant. Alors, une fois dans les nuages, elle dansait pour moi, elle dansait, elle dansait, elle dansait, une danse sensuelle, lascive, elle dansait, libérée de tout, aérienne, maman, et moi, je riais, riais, riais, enivré par son ivresse. Me voilà donc en train de rire alors qu’elle me dansait sa danse lascive dans un champ de blé dominé par des coquelicots, me voilà en train de goûter à la danse de maman.

Un bruit me ramena à la réalité. En fait, maman était arrivée, c’était le bruit de sa clé qui m’avait arraché à mes rêveries. Il était déjà trois heures du matin (elle était partie avec l’artiste depuis dix-huit heures). Je luttai contre mon envie d’aller l’accueillir dans le salon. Je percevais les bruits qu’elle y faisait. Je ne bougeai pas de mon lit, je l’attendais dans ma chambre, je l’attendais. Et déjà, moi qui avais eu l’idée de lui fracasser le crâne avec mon fer à repasser, je n’avais plus qu’un désir : la serrer fort dans mes bras et humer ses longs cheveux bruns.

Elle vint enfin dans ma chambre. Je me débarrassai de ma couette pour sortir du lit. Mais sa froideur me fit comprendre qu’elle n’était pas là pour jouer avec moi. Je me rassis sur le lit. Et moi qui avais cru qu’elle allait s’attarder dans ma chambre pour tenter d’atténuer ma souffrance qu’elle devinait facilement ? Mais non, elle me dit sèchement qu’elle n’avait qu’une envie : se laver et dormir. Elle ne s’excusa pas pour mon anniversaire sacrifié, elle ne me fit même pas l’aumône d’un bisou sur le front, elle ne gaspilla pas sa salive pour me dire « Bonne nuit », ni non plus pour un « Merci » en réponse à mon « Dors bien, maman ». Les larmes dans ma voix ne l’émurent nullement, je pense que cela l’avait plutôt agacée. Je me convainquis qu’elle était en train, à cet instant précis, de me trouver encombrant. Elle aurait, ne serait-ce que cette nuit, préféré que la mort m’eût emporté avant mes seize ans.

Au bout d’un moment, je perçus le bruit de l’eau dans la salle de bains séparée de ma chambre par un mur pas si épais. Je l’imaginais heureuse sous l’eau chaude, ne pensant à rien d’autre qu’aux instants qu’elle avait vécus avec son artiste. « Pourquoi me fais-tu ça à moi, maman, mais pourquoi ? » me disais-je dans mon lit. J’éclatai en sanglots dans ma solitude. Je ne sus comment j’avais réussi à m’endormir.

Quand je me réveillai le lendemain matin, maman était déjà partie. Il y avait sur l’accoudoir de l’un de nos fauteuils la robe orange qu’elle avait portée pour le vernissage. Cette robe était chargée dans mon esprit de tant d’images et d’émotions que je la ramassai pour la porter à mon nez. Toute l’odeur de sa nuit de bonheur me pénétra profondément. Je fondis en larmes. Quand je me ressaisis, je découvris contre le mur, là où il y avait toujours eu une photo de maman et de moi, un modèle assez réduit d’un des tableaux exposés par l’artiste dans son atelier, c’était la même peinture à l’huile montrant dans un champ de blé le corps nu de la jeune fille assassinée.

A suivre

 

« Mémorable anniversaire de SAMI TCHAK ( Deuxième partie)

 

© Sokey Edorh

Au milieu de ces gens discutant art, politique, littérature et surtout sexe, sans oublier les petites flèches verbales envoyées dans le dos des amis qui venaient de s’éloigner un peu, j’étais donc en train de devenir fou. Je n’eus alors qu’une envie : m’enfuir, quitter cet atelier devenu oppressant pour moi. Mais je vis maman et l’artiste dans un aparté si intime. Ils devinrent du coup le principal tableau de ce vernissage, tout le monde ne regardait plus qu’eux, dans la mesure où ils se murmuraient et échangeaient des gestes qui auraient pu laisser croire qu’ils étaient de vieux amants. C’était la première fois que je voyais maman ainsi prise d’une fureur de désirer et de se laisser désirer, car, même si je n’entendais pas leurs mots, tout me semblait clair. Mes hallucinations se dissipèrent pour laisser à mon esprit la réalité toute nue et ce que je voyais, tout le monde le voyait aussi : dans sa robe orange presque transparente, maman était devenue maintenant une jeune fille vivant ses premiers émois. Pour lutter contre l’évidence sous mes yeux, je tentai de me convaincre que ce qui l’avait conquise, ce n’était pas l’artiste mais ses tableaux, cet univers que je qualifierais aujourd’hui de sensuellement pervers. Quand la création nous pénètre, nous sommes reconnaissants au créateur, aujourd’hui je le comprends, même à cette époque, je le comprenais déjà. Mais, j’avais beau me convaincre que c’étaient les tableaux, et non leur créateur, qui enchantaient maman, je savais que seul le créateur avait un phallus. »

Pris d’un soudain malaise, parce qu’un étau s’était resserré autour de mon cœur, je me réjouis à l’idée que si je m’évanouissais, je serais écrasé sous les pieds des autres, la mort seule pouvant alors annuler ma souffrance. Mais mon malaise fut si bref que je ne sus jamais s’il avait été réel ou imaginaire. Je dus affronter avec ma pleine lucidité l’évidence devant moi : maman maintenant au bras de l’artiste. Même dans les films je n’avais pas encore vu une histoire d’amour ou de sexe qui débutait de cette manière. Il me fut facile de remarquer que maman m’évitait du regard, qu’à ce moment précis, elle ne voulait surtout pas être une mère, mais une femme dont personne ne pouvait deviner l’âge réel, à qui on aurait donné vingt ans de moins, qui était d’une beauté froide de serpent, ce qui avait eu jusqu’alors comme effet d’éloigner d’elle jusqu’aux hommes les plus atteints d’elle.

Les photographes et journalistes présents à ce vernissage se détournèrent des œuvres de l’artiste pour s’intéresser à sa vie privée dont il faisait une exposition inattendue. Les flashes illuminaient les lieux dans une kyrielle de crépitements. Je ne sus ce qui me retint là-bas, pourquoi je ne m’étais pas enfui tout de suite, car maman attendait cela de moi, que je m’efface de moi-même pour nous éviter à nous deux une certaine gêne (pour elle, ce ne pouvait être qu’une question de gêne). Elle n’attendait que ça, que je m’en aille, je le savais, mais je ne m’en allai pas.

Au bout d’un moment, l’artiste disparut pour revenir quelques instants après avec sa secrétaire et un jeune homme. Il leur murmura quelque chose, sourit à sa secrétaire, puis, il annonça qu’il avait un petit discours à faire, un tout petit discours. L’artiste avait dit vouloir parler peu, mais il fut prolixe. Ensuite, alors que les visiteurs l’applaudissaient, lui, feignant l’indifférence aux honneurs, offrit le bras à maman. Celle-ci s’accrocha à lui et ils s’en allèrent. Oui, maman était partie avec l’artiste, devant tout le monde, sans s’être donné la peine de me dire si je devais l’attendre dans l’atelier ou me débrouiller pour retourner seul à la maison. J’avais sur moi suffisamment d’argent pour louer un taxi. Mais je restai là à errer dans l’atelier. Je mis du temps avant de comprendre que je ne voulais en fait pas retourner à la maison pour affronter cette réalité : maman avait purement et simplement jeté à la poubelle la petite fête qu’elle me préparait déjà pour mon seizième anniversaire, la petite fête pour laquelle tout le nécessaire était déjà apprêté, la petite fête pour nous deux. Eh ben, je ne pesais pas lourd devant le soudain appel du phallus.

Je finis par retourner à la maison en taxi. Je n’ouvris pas le frigo pour voir les boissons, le gâteau… Je ne fis pas un tour dans la cuisine. Les guirlandes devinrent même insupportables à mes yeux. Je me suis précipité dans ma chambre, me suis déshabillé pour aller au lit. Il était vingt heures et demie. Je n’avais ni faim ni soif. Sous ma couette, je me mis à pleurer, tout en espérant qu’à tout moment maman revienne pour se faire pardonner. Ma souffrance dura plusieurs heures élastiques dont chacune piquait mon cœur de mille dards. Pour la première fois, je pensai au suicide, je songeai sérieusement à m’ouvrir les veines pour que maman me retrouve étendu mort dans mon sang, qu’elle porte à vie sur la conscience le poids de mon cadavre. Mais, assez vite, je renonçai à cette idée, je devais rester vivant, bien vivant. Car, dans cette histoire, la coupable, c’était maman, c’était à elle de payer.

A suivre

« Mémorable anniversaire » de SAMI TCHAK (Première partie)

© Sokey Edorh

Je me revois à quinze ans en présence de Mathilde S. d’une année plus âgée que moi, dont j’étais tombé amoureux le jour où elle entra toute mouillée dans la classe, les longs cheveux dégoulinant d’eau. Il ne pleuvait pourtant pas. Elle expliqua qu’en fait une femme lui avait déversé dessus, du haut de son balcon, un seau d’eau, peut-être par simple jeu. Plus que sa robe qui lui collait maintenant à la peau, c’étaient surtout ses longs cheveux trempés qui me la rendirent irrésistible. Alors, je lui déclarai mon amour à la sortie de la classe. Je n’oublierai jamais son rire qui m’arracha une douleur plus vive que celle que j’aurais pu ressentir si elle avait piqué mon cœur à vif de mille aiguilles brûlantes. Elle embrassa ensuite devant moi un autre élève, Thomas, qui avait des cheveux longs un peu négligés, que les camarades avaient surnommé Le Christ de Molière. Je cherchai consolation auprès de maman à qui j’avouai mon désir de tuer Mathilde S. Elle me prit dans ses bras en riant. « Tu ne vas pas la tuer, elle te permet juste de grandir ». Elle m’emmena alors à une représentation de Carmen de Bizet. Je ressortis de cet opéra encore plus malheureux. Les paroles de l’aria du premier acte, L’amour est un oiseau rebelle, me blessaient aussi cruellement que le rire de Mathilde S. le jour où je lui avais déclaré mon amour : « L’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser. Et c’est bien en vain qu’on l’appelle. S’il lui convient de refuser, rien n’y fait, menace ou prière ».

J’étais alors loin de me douter qu’une plus grande souffrance m’attendait. En effet, quelques mois plus tard, le jour de mon seizième anniversaire, maman, qui allait organiser une petite fête pour nous deux (un dîner spécial à la maison), me demanda de l’accompagner à un vernissage dans l’atelier d’un artiste dont je n’avais jamais entendu parler. Elle-même allait le découvrir. Je me souviens surtout de la robe orange d’un tissu très fin presque transparent qu’arborait maman. Cette image ne me quittera jamais. Le très grand atelier de l’artiste comportait aussi une galerie où il exposait ses œuvres et celles d’autres créateurs dont il appréciait le travail. Il y avait déjà du monde quand nous y étions arrivés à seize heures. Des gens au milieu desquels maman, timide, au moins en apparence, semblait mal à l’aise.

La nouvelle création de l’artiste, objet principal de ce vernissage, était une variation autour du même thème, en vingt peintures à l’huile sur toile de très grands formats, toutes intitulées La jeune fille tuée dans un champ de blé. Il s’agissait d’une jeune fille entièrement nue couchée sur le flanc droit dans un champ de blé. Seule une blessure sanguinolente sous le sein gauche laissait deviner qu’elle était morte. Les variations concernaient surtout les différentes couleurs du blé selon ses différentes phases et en fonction du temps qu’il faisait au moment où l’image était ‘‘captée’’. La jeune fille morte, nue dans un champ de blé vert, la même dans un champ de blé en période d’épiaison, la même dans un champ de blé mûr, sous le vent, sous la pluie, au lever du soleil, au coucher du soleil, sous la neige, avec des coquelicots, etc. Je ne mis pas du temps, en regardant en particulier un de ces tableaux, la jeune fille nue dans un champ de blé vert sous le soleil crépusculaire, je ne mis pas du temps en regardant un de ces tableaux en particulier à voir une terrible ressemblance entre maman et la personne qui avait servi de modèle à l’artiste. Car il était clair qu’il avait créé son personnage à partir d’un modèle, peut-être à partir des photos d’une jeune fille effectivement retrouvée morte dans un champ de blé. L’artiste avait peint cette jeune fille avec un tel réalisme qu’on finissait par avoir l’impression qu’elle allait se lever à tout moment pour se mettre à danser. D’ailleurs, au bout d’un moment, la jeune fille morte du tableau me fit un clin d’œil. Je fermai les yeux pour les rouvrir aussitôt. La jeune fille du tableau se tenait maintenant debout dans un champ de blé, elle me souriait, à moi, pas à personne d’autre. Elle me souriait et me tendait aussi les bras. Je l’entendis même me dire : « Partons, toi et moi. Partons tout de suite ».

A suivre

© Sami Tchak

L’utilisation de ce texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

 

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15 réflexions sur “Feuilletons

  1. Armelle dit :

    Mon petit doigt me dit que cette nouvelle tiendra sa promesse. Sami est de ces auteurs que j’aime. J’aime le petit suspense du début. A quand la suite?

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  2. Wozufia from Agou dit :

    Vivement la suite. Mais j’aime deja beaucoup. C’es bien de commencer par Sami. Qui sera le prochain auteur? Merci d’avance!

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      • Katch Patrick dit :

        j’ai envoyé depuis un mail à l’adresse contact du blog comme suggéré et je n’ai toujours pas de réponse.dois-je faire autre chose?
        Merci

        J'aime

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