“La petite suceuse de doigt” de Patrick Katchawatou (Deuxième partie)

© Sokey Edorh

La petite bourgade de Saint Denis dormait encore, bercée par le tintamarre d’une fine pluie qui n’avait que trop duré et Anita dans son grand lit, pleurait toujours. Dehors toutes les rues étaient désertes et la petite lumière dans la boutique en face de l’église de la sainte miséricorde n’attirait personne. Doucement, Anita se leva. Elle alla à la fenêtre, écarta les rideaux et contempla la rue en bas. Elle pensa à tout ce monde qui d’habitude à cette heure-ci allait et venait dans un ordre rangé, avec des gestes répétés et un calme olympien.

Trois jours durant, Anita ne connut plus la joie animant les rues de Saint Denis au coucher du soleil. La bourgade vivait au ralenti et subissait jour et nuit les assauts d’une pluie qui n’en finissait pas de tomber. Les cahiers posés en désordre sur sa table, un grand nounous au pelage d’un fauve traînant au sol, Anita se perdait dans ses idées et dans ses pensées. Elle ne se retrouvait plus, ne savait plus quel jour elle était et surtout comment sortir de toute cette merde. Elle ne se sentait plus mal, ne vomissait plus, mais elle avait toujours peur de penser au fait qu’elle pourrait ne plus se sentir bien dans quelques heures. Elle avait la sensation que tout ce bien-être subite n’était qu’une illusion. Elle était convaincue que dès qu’elle se mettrait à table pour étudier, elle ressentirait les mêmes sensations bizarres et vomirait une fois encore dans les toilettes jusqu’à n’en pouvoir plus. Cette illusion, elle l’avait depuis le matin quand elle s’était réveillée et s’était aperçue que son portable était éteint et s’était forcée de descendre les escaliers jusqu’au salon afin de voir quelle heure il était dans la grosse pendule murale. Ce matin, elle n’avait pas trouvé l’effort fatiguant, et le jus de fruits qu’elle but dans un grand verre d’eau ne l’écœura pas. Elle lui trouva même un goût d’arôme qu’elle apprécia. Anita retrouva Gloria affairée à la cuisine devant une casserole remplie de spaghettis pour ses parents au petit déjeuner. Elle ne posa aucune question et retourna au salon, se coucha dans le grand canapé et alluma la télé. Trace Tv diffusait des clips américains et Anita se perdit dans ses rêves. Les yeux rivés sur la télé, elle fit un  somme. Quand elle se réveilla, ses parents n’étaient plus à la maison. Elle trouva un plat de spaghettis sur la table à manger dans le petit salon et le mangea rapidement sans demander à Gloria si elle en était la destinataire.

Maintenant qu’il faisait soir sur Saint Denis et que les réverbères dans la rue étaient allumées, Anita se demandait ce qui avait pu bien se passer ce matin là quand elle vomit son jus de fruits et ses biscuits. Elle y pensait encore quand l’image de Jath passa très vite dans sa tête. Elle fit un effort pour ne plus la revoir mais en vain, elle était toujours là et plus nette. Alors, Anita se revit dans les bras de Jath toute joyeuse et jouissant de tout le plaisir que ce grand corps lui procurait dans son grand lit, sur son drap à soie et son matelas en mousse épais et doux comme son Jath. Elle entendait encore ce garçon lui susurrer de mots doux à l’oreille et lui dire dans un râle qu’il l’aimait pour la vie. La tête dans les mains et les yeux fermés, Anita n’en pouvait plus de penser à tous ces beaux jours. Elle ne voulait plus penser à Jath. Elle avait envie de penser à autre chose, à son examen, à l’université qu’elle fréquentera la rentrée prochaine, aux vacances qu’elle passera seule ou avec des amies ici même à Saint Denis. Elle voudrait penser à tout ceci pour ne plus rêver de Jath qu’elle détestait à présent. Mais elle n’eût pas le temps, on frappa à la porte. Elle reconnut tout de suite la voix de sa maman qui l’appelait. Couchée sur son dos, elle repondit et lui demanda de rentrer car la porte n’était pas fermée à clef.
• Ma puce, t’es toujours couchée ?
• Non maman. Je viens à peine de me mettre au lit, j’étais à table. Mentit-elle.

Une heure de temps. Ce fut le temps que sa maman passa avec elle dans sa chambre. Jamais la maman de Anita n’avait consacré autant de temps à sa fille, comme quoi il faut toujours une première fois. Elle s’inquiéta d’abord de la santé de sa fille avant de demander à celle-ci si elle s’en sortait avec ses cours. Elle mélangea des sujets si bien qu’à la fin quand elle demanda à Anita si elle avait un petit ami, celle-ci pensa qu’elle exagérait et lui fit non de la tête. Elle insista plusieurs fois sa question et n’obtint que le non de la tête. Alors, elle se lança dans un monologue, expliquant à Anita à seize ans et à deux semaines du bac, le bien fondé des préservatifs et des pilules. Anita eût marre d’écouter sa maman, se leva et prétextant prendre sa douche, se réfugia dans les toilettes. Sa maman la regarda longuement et se leva à son tour pour sortir avec le sentiment que sa fille n’allait du tout pas bien. Quelques heures après, la maman de Anita frappa de nouveau à la porte de sa fille et la retrouva au lit, un roman de Jules Verne en main. Elle lui dit alors qu’elle avait la visite d’une amie et lui demanda au même moment pourquoi son téléphone était éteint. Anita ne répondit pas, elle sortit de sa chambre derrière sa maman et rejoignit sa copine sur la terrasse. Elle ne causa pas pendant longtemps. Elle ne donna pas non plus d’explication à sa copine sur le fait qu’elle soit absente pendant tous ces jours aux groupes de travail et pourquoi elle était injoignable sur son téléphone. Elle écouta juste sa copine lui dire qu’elle était inquiète pour sa santé et surtout que toutes les amies à elles, se posaient des questions parce qu’elles avaient appris que Jath, son petit ami avait voyagé. Anita ne fit rien, elle ne dit rien. Elle resta de marbre devant Joanna, sa meilleure amie pendant tout ce temps. Elle la raccompagna tout de même sous cette fine pluie à la grande porte et lui fit au revoir de la main lorsqu’elle partit sur son scooter rejoindre leur groupe de travail de mathématique au lycée de Saint Denis.

Quand Anita remonta les escaliers et qu’elle se retrouva seule dans sa chambre, elle prit une décision. Elle devra tout dire à ses parents. Elle doit dire à sa maman qu’elle avait un petit ami. Elle doit dire à sa maman que son amitié avec Jath avait évolué et s’était transformée en amour, lequel amour avait grandi au fil des mois ici même dans leur maison au jardin et sur les bancs publics à la place du combattant derrière la grande muraille de l’école des officiers. Elle était décidée à tout lui dire. Lui dire qu’il y a quelques semaines, à leur absence, elle avait amené Jath dans cette maison, dans sa chambre et qu’elle s’était donnée à lui. Dire à sa maman qu’elle avait couché avec ce jeune garçon sans se protéger et sans prendre de pilule. Elle était prête à lui avouer ses craintes, celles de ne plus jamais revoir Jath et de ne pas supporter garder de souvenirs de lui. Elle s’en libérerait, afin de ne pas avoir cette sensation bizarre d’être dans un autre monde, un monde étrange où il ne fait que noir, un monde où le soleil n’égaye pas les rues par ses rayons et où la joie n’existe pas. Elle lui dirait tout.

A suivre…

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13 réflexions sur ““La petite suceuse de doigt” de Patrick Katchawatou (Deuxième partie)

    • Pat dit :

      Quand elle devient persistante, même fine soit elle, vous en avez marre. mais que veux-tu, une fine pluie finie toujours par vous donner le sommeil. C’est comme ces grosses mouches sous le manguier derrière ta maisonnée à bangos, quand elles te bercent le samedi soir à moitié mort sur ta couchette, loin du bruit des autos et des klaxons des zémidjans. Mandja, c’est un jeu de mots…A+ pour plus d’aventures.

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    • moktard dit :

      un tintamarre est un bruit assourdissant discordant mieux encore c’est une pollution sonre et ne peut donc bercer quiconque c’est un abus de langage désolé!!!!

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      • Joseph dit :

        Désolé!!! lorsqu’une pluie subite surprend la calme du petit matin, les gouttes d’eau au contact de certains corps comme la tôle ; il se produit un bruit assourdissant pouvant être comparé à un tintamarre. il fait fait sursauter tout de suite mais par la suite, il est source de la prolongation de la grâce matinée.

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      • Pat dit :

        Voila la magie qu’opère la littérature…Ne pas être dans la tête de l’auteur et imaginer plein de scénarios afin de comprendre quelque chose…Vivement la suite pou nous libérer.Il va se passer quelque chose, je le sais…

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