Les poils de la Chatte de la voisine de Koffivi Assem (Deuxième partie)

 

© Sokey Edorh

Je ne sais pas comment elle s’appelle et ce n’est pas faute d’avoir lu son nom sur la boîte aux lettres. De manière générale, je n’aime pas trop les noms de famille même si pour elle j’étais prêt à faire des concessions. Son nom est si compliqué que ma mémoire qui est trop sélective et capricieuse s’est résolue à la rebaptiser madame la voisine. Peut être qu’elle n’a jamais été mariée, que c’est une demoiselle, peu importe. Si au moins il existait un moyen simple pour connaître son prénom, j’aurai tout fait pour ne plus la désigner par cette appellation trop impersonnelle. Mais dans les bâtiments comme les nôtre c’est le patronyme qui est le plus mis en avant. Pour l’heure, je me contente de la considérer comme ma voisine, préférée. La seule dont la rencontre m’apaise. La seule dont j’aurai aimé que ma mère autorise l’intrusion de notre quotidien. La seule. Madame la voisine.

Elle a une de ses manières de vous dévisager de loin et de vous ignorer de près que n’importe qui à ma place aurait fini par s’intéresser à elle. Pourtant, elle essaie apparemment de se faire très discrète avec son manteau noir et son grand sac de la même couleur qui semble très lourde. Je suis quasiment certain que la plupart des gens qui vivent dans notre HLM ne la voie que très rarement et que sans doute personne ne connaît son prénom. Sa discrétion est, à mes yeux, la preuve même de sa timidité. C’est à peine qu’elle arrive vous saluer en vous regardant dans les yeux. C’est à croire qu’elle non plus ne supporte pas qu’on s’intéresse de trop près elle. J’ai la nette impression qu’elle aussi, garderait de terribles secrets qu’elle ne souhaite partager avec personne. Ce besoin de préserver son intimité est sans doute l’un des éléments qui me rapproche de ma principale voisine.

A notre étage, parmi la douzaine de locataires qui y sont logés, je n’ai rencontré personne aussi régulièrement qu’elle. Si ce n’est pas le ciel qui la mettait sur ma voie, il est fort possible que c’est inconsciemment qu’elle se sent obligée de sortir aux heures où elle sait que je rentre des cours. De toute façon, je ne peux pas me soupçonner de favoriser nos rencontres quotidiennes, à moins que je n’y collabore sans trop m’en rendre compte, par télépathie. Car souvent, quand j’appelle l’ascenseur, et qu’il descend avec ma voisine, seule à l’intérieure, je le sens. Surtout au moment où il s’apprête à s’ouvrir, mon cœur se déchaine. Un mélange de panique, de bien-être et d’étourdissement. Je n’ai jamais eu de crise cardiaque mais je pense que ce qui m’arrive ne doit pas en être loin. Seule sa vue me sauve, m’apaise. Et chose ambigüe, seulement dans ses cas, je décèle dans son regard un soulagement qui me fait penser qu’elle aussi a ressenti les mêmes malaises et le même bien-être.   Des fois, je me surprends même à imaginer qu’elle le faisait exprès, à me croiser quasiment tous les jours dans l’ascenseur. A plus y penser, je ne trouve pas cette hypothèse très rationnelle mais une chose est sûre, son manège a fort bien réussi ; elle m’intrigue, la voisine.

Je trouve que ma mère est parano sur les bords, mais le nombre de fois qu’on a déjà pris l’ascenseur avec cette voisine, ne pouvait qu’éveiller des soupçons chez elle. Cette voisine n’était pas la seule locataire avec qui nous partagions le même palier, mais ma mère et moi l’avions croisée au moins trois fois plus que tous les autres. Maman pense qu’elle tourne autour de nous dans le but de découvrir quelques choses à rapporter à qui je ne sais qui. Plus que de la méfiance, maman déteste cette voisine là plus que tous les autres habitants de notre immeuble. J’ai l’impression qu’elle sent que nos destins sont voués à se confondre, tôt ou tard. Pourtant on ne se salue pratiquement pas. Mais je sais que maman, malgré le peu d’intuition féminine qu’elle possède, se doute de quelque chose. Elle redoute quelque chose. Sa haine, son mépris n’est qu’une façade pour dissimuler sa crainte de madame la voisine.

Moi, je pense qu’elle n’a rien à voir avec les colporteuses de commérages qu’on pourrait craindre. Elle et moi avons en commun, le fait de vivre seul. Est-ce cela qui nous rapproche ; qui fait que je me sens proche d’elle ? Je pense qu’il y a bien plus.

Quelque part, je suis convaincu que la vie n’a pas été tendre non plus envers elle. Simple intuition, mais ferme certitude. Je n’ai pas hérité de l’intuition féminine de ma mère, il faut qu’elle en ait eu pour m’en léguer ; néanmoins mon sixième sens est très développé.  Quand je pressens quelque chose, avec autant de certitude, c’est que la chose est vraie.  La voisine, notre pauvre voisine, je la sais fragile, vulnérable, fragilisée par une vie faite de souffrances, des déceptions et d’amertume. C’est un peu pour ça que je l’aime bien cette voisine.

Les personnes qui vivent seules, devraient se serrer les coudes. S’il y a un service que je pourrais lui rendre briser la barrière d’indifférence et de réserve qui nous sépare, je n’hésiterai pas, du moment que tout cela se déroule à l’abri des yeux et oreilles de ma mère. Mais je ne suis pas le genre de personnes qui sans que les circonstances ne s’y prêtent, m’élance vers les gens pour quoi que ce soit. Depuis peu, je ne suis plus tellement fier de cette éducation qui ne me facilite pas la vie dans ce cas particulier.  Condamné à attendre que la providence ne nous rapproche encore plus, condamné à guetter  le moment propice que je ne suis même pas sûr d’avoir le courage de saisir, condamné à force de languir à devoir bondir sur la première occasion, il ne me fallait plus qu’un prétexte. La plupart du temps quand on cherche quelque chose avec autant de hargne, on finit par le trouver.

Un jour, j’ai entendu, ce que des enfants de notre pallier, racontait.

–  Sais-tu d’où proviennent ces poils ?

– Non.

– De la chatte de la sorcière…

 

 

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Une réflexion sur “Les poils de la Chatte de la voisine de Koffivi Assem (Deuxième partie)

  1. Edward Agbevan dit :

    Salut Paulin. Merci de continuer à nous distraire et à soulager notre esprit par tes écrits. Bon vent. Edward(Accra).

    J'aime

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