Al Capone le Malien de Sami Tchak

Exit les cages d’escalier, les caves de Paris et sa banlieue, lointaine aussi l’Amérique latine chère à l’écrivain togolais Sami Tchak et cap sur l’Afrique de l’Ouest, sur le Mali plus précisément dans ce septième roman, avec les aventures du journaliste René Chérin, dépêché sur le continent par son magazine pour effectuer un reportage sur le balafon sacré du Manding, inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité. L’homme simplet aux origines rurales modestes se retrouve catapulté simultanément, au cœur du banditisme camerounais et de l’oralité africaine.

 

 

Le prétexte du reportage se délite ainsi, dès le début du périple entre la Guinée et le Mali puisque René est immédiatement confronté à des contradictions agnostiques tant sur le plan de l’hospitalité, que sur les us et coutumes ou les discours. Rien n’est ce qu’il parait pour ce néophyte : sens dévoyés, actes de générosité facturés, paroles ambiguës, apparences trompeuses. La naïveté du personnage dénué de préconception sur les cultures étrangères, actionne dès lors l’aventure, et le transforme en réceptacle d’une altérité contondante. Jusqu’où cette mission aux abords candides l’entrainera-t-il ?

 

 

Le long du fleuve Djoliba, le journaliste rencontre des individus fantasques tous liés à celui qui se fait appeler Al Capone, un hédoniste véreux à la personnalité bipolaire, raffiné et grandiloquent, exubérant et manipulateur. En réalité, Joseph Tawa dit Al Capone peut se targuer d’être allé à bonne école. Dans la cour du grand banditisme international, son mentor et compatriote Donatien Koagne, le « feyman » (arnaqueur camerounais)  a défrayé la chronique dans les années 80-90 pour avoir escroqué des millions de dollars à moult chefs d’états et dignitaires du monde entier jusqu’à devenir une légende à sa mort dans une geôle au Yémen. C’est donc bien sur un arnaqueur notoire que Sami Tchak a jeté son dévolu dans cette biographie romancée oblique.

Ainsi, autour du désopilant et déconcertant Al Capone, gravite une cour docile et sensuelle dont René constitue le jouet. N’ayant aucunement signé pour une mission mordante, le journaliste succombe néanmoins aux attraits du couple camerounais haut en couleur Princesse Sidonie et Al Capone, à la faconde du griot emblématique Namane Kouyaté ou encore aux charmes de plusieurs femmes : l’envoutante épouse du griot, Binetou Fall, chômeuse bien que docteure ès lettres et l’intrigante Fanta Diallo.

 

 

Dans ce roman construit sur un mode de narration relais, le journaliste devient l’allocutaire contraint d’autant de récits de vie que de personnages croisant sa route. Le choix de ce découpage séquentiel accentue la dimension introspective voire, onirique de l’intrigue et relève parfois de l’essai critique littéraire, sociologique ou philosophique suppléé d’un hymne à l’art de la rhétorique africaine par la voix du griot Namane Kouyaté. D’ailleurs, même les monologues du protagoniste français se teintent à son contact d’accents locaux. De fil en aiguille, les réflexions du garant de la tradition partagées au son du balafon, se drapent de profondeur lorsqu’elles évoquent : la concurrence déloyale que subit cet instrument séculaire de la part des vestiges historiques occidentaux ou du clinquant des voitures de luxe ; les handicaps d’un peuple uniquement basé sur l’oral dans des sociétés urbaines. Ceci donne la liberté au griot de digresser sur les écrivains africains et les expatriés qui sortent « de leur vérité » pour satisfaire dans des langues d’emprunt les attentes d’une critique occidentale. Selon lui, si ces érudits ont soif d’ouverture, cela ne doit pas favoriser le phagocytage d’une culture par une autre.

Namane Kouyaté dont on ne se lasse ni des proverbes, ni des paraboles, pose un regard transversal sur la question des valeurs occidentales en tant qu’uniques référents culturels. Le titre du roman Al Capone le Malien en est une autre illustration, puisqu’il renvoie précisément à une icône du banditisme américain. De surcroît, l’esseulé griot renferme les antagonismes les plus douloureux, en incarnant avec pertinence le sort de ces traditions malmenées, au point d’éclipser les frasques extravagantes quoiqu’un brin éculées d’Al Capone ou le flegme de René.

 

 

Sami Tchak réussit brillamment un changement de registre dans ce nouveau roman avec la mise en lumière de Donatien Koagne, l’escroc sibyllin. L’écrivain togolais inspirera peut-être ses pairs à la publication d’autres biographies romancées sur des personnages africains.

Sami Tchak, Al Capone le Malien, Paris, Mercure de France, 2011, 304p. L’auteur togolais Sami Tchak a publié plusieurs romans et essais sociologiques. Il a reçu le grand prix de littérature d’Afrique noire en 2004 pour l’ensemble de son œuvre, et le prix Ahmadou-Kourouma pour Le paradis des chiots en 2007.

Texte: Ayelevi Novivor, source, www.gensdelacaraibe.org

Vidéo: Marthe Fare

 

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5 réflexions sur “Al Capone le Malien de Sami Tchak

  1. Perlas dit :

    j’aime bien cette manière de présenter le roman
    j’aime les videos aussi sauf la manière de poser les questions de la journaliste qui semble trop connaître l’auteur

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  2. Cest lui qui remplace le petit garcon dans le roman dErnest Hemingway et accompagne le vieux dans sa barque essayant de recueillir un peu de la sagesse et de la profondeur de celui-ci. Apres lhommage au Vieil homme et la mer que le lecteur devine des les premieres pages suivront dautres textes choisis essentiellement pour leurs morceaux choisis sur la sexualite celle-ci apparait dans le roman comme etant le lieu dou partent et ou aboutissent tous les chemins.

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  3. J’aimerais bien savoir qui se cache derrière le pseudonyme de Nanette, car en lisant son commentaire, j’ai tout de suite reconnu des phrases de mon article sur HERMINA, de Sami Tchak. Pourquoi ne pas indiquer la source (« Liss dans la vallée des livres »), ou bien l’auteur de ce commentaire, exemple : « Cf Liss dans sa critique de… »

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  4. Voici ce que declare Rene ce que jaurais raconte a Binetou Fall cest surtout la vie dun homme cerne par les souffrances dun homme qui na pas reussi a trouver sa place dans la France des villes et qui voit mourir son village. p. 266 Sa solitude sa soufrance font echo a celles des immigres noirs..Le romanpeut etre divise endeux parties une premierequi emmene lelecteur au coeur du Manding et dominee par le personnage de Namane Kouyate cet ancien diplomate defenseur des valeurs ancestrales et une deuxieme dominee par Al Capone qui vous entraine dans les coulisses du pouvoir ou lon retrouve immanquablement le cocktail sexe argent trafic dinfluence…

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