Salim Bachi : Amours et aventures de Sindbad le Marin

Dans son dernier roman paru en Octobre 2010, et sélectionné pour le prix Renaudot, le romancier algérien Salim Bachi fait revivre la légende du marin aventurier Sindbad, sous les traits d’un jeune homme moderne, audacieux et romantique, qui fuit son pays l’Algérie à la recherche du bonheur, et sillonne le monde, de la rive sud de la Méditerranée jusqu’à Damas, en passant par Rome, Paris, Bagdad… dépaysement garanti !

Au départ, il y a une véritable légende, celle de Sindbad, tiré des Mille et une nuits. Mais très vite, le romancier prend des libertés. Ainsi son Sindbad n’est pas marin mais tantôt artiste, tantôt « biznessman » flanqué d’un Sénégalais nommé Robinson. On cherche une île en entendant ce nom, et on en trouve, la femme, car les aventures du nouveau Sindbad sont essentiellement des histoires de conquêtes féminines. Le marin moderne a fui son pays dans les années 1990 pour l’Italie, à bord d’une embarcation de fortune, après une répression sanglante organisée par le dictateur Chafouin Ier. Le père de Sindbad lui-même a disparu lors de la répression, victime d’un enlèvement ou d’une simple élimination physique, nul ne sait. Alors le fils s’en va pour ne plus jamais revenir. Ainsi commence les aventures galantes de Sindbad notre Contemporain !

Il sillonne le monde, mais pas en touriste. Il questionne les lieux, la violence cachée derrière les façades. Chaque espace qu’il traverse, fut-il beau,  lui rappelle des souvenirs historiques dissimulés sous la beauté publicitaire :

« Un peu comme Venise et son pont des Soupirs où s’embrassaient les imbéciles en ignorant que la passerelle servait à emmener les prisonniers aux plombs, voilà pour les soupirs. Pareil pour Paris. Un champ de ruines où l’on avait massacré femmes et enfants en 1871 ; la Seine, une fosse commune où l’on avait jeté des Algériens en 1961 ; le Lutetia, quartier général de la Gestapo et lieu d’arrivée des rescapés des camps. Une ville romantique. » (p. 218).

Le roman de l’écrivain algérien est singulier à plus d’un titre. D’abord, il s’agit bel et bien d’un conte d’aujourd’hui. La preuve, les références à l’histoire contemporaine sont nombreuses. L’Histoire est en effet palpable dans le roman de Salim Bachi. On y croise des personnages réels comme le dirigeant algérien Abdelaziz Bouteflika, qu’il nomme « Chafouin Ier ». L’auteur fait des clins d’œil à la vie politique française et analyse à sa manière les tristement célèbres discours xénophobes de Nicolas Sarkozy. Sans compter que sur son chemin, Sindbad rencontre des « sans-papiers », des travailleurs au noir, des mafieux, des littérateurs mégalomanes comme le pathétique Hérode, écrivain coincé dans son siècle, qui se prend pour l’incarnation du poète sénégalais Léopold Sedar Senghor !

Ensuite, il s’agit d’un véritable conte littéraire qui se nourrit de références à tout type de littérature. Amours et aventures de Sindbad le Marin joue avec les références littéraires du monde entier, abolissant ainsi les frontières du temps et de l’espace. Ainsi peut-on voir des personnages presque bibliques (le Septième Dormant et son chien) marcher en compagnie de Sindbad sur un boulevard  qui porte le nom de Che Guevara. Sindbad, tout comme le Dormant peut être de toutes les époques

« Il était peut-être mort en Bolivie, prisonnier de la jungle, abandonné sur le chemin des révolutions ? Ou plus loin encore, il lavait les pieds de Jugurtha, baisait ceux de Jésus, accompagnait le Prophète dans son hégire ? (p. 32-33)

Et il a certainement fait toutes les guerres de la vie :

« Il pouvait être juif, romain ou berbère ; marcher avec les Arabes le long des caravanes ; traverser l’Atlantique à bord d’un bateau négrier ; périr dans des mines d’argent au Mexique… » (p. 32-33)

Sorti des Milles et une nuits, Sindbad interroge son temps, en prenant des identités multiples. Parfois, on ne sait plus distinguer un Sindbad d’un autre, tellement il se démultiplie. Un jour, alors qu’il se trouvait logé à la fameuse Villa Médicis par sa maîtresse Giovanna, notre Sindbad fait une découverte :

« Giovanna m’avait installé dans le pavillon de cet écrivain en cavale dont on ne prononçait plus le nom sous peine d’excommunication : Saint-Pierre était à vol d’oiseau. Le scribouillard avait abandonné ses livres, ses affaires et un manuscrit inachevé : Les nouveaux voyages de Sindbad. Il s’agissait des nouvelles aventures du célèbre marin. Un roman étrange où les péripéties de Sindbad étaient charnelles. L’homme passait de femme en femme pour mon plus grand plaisir. Du coup, je ne lâchai pas le livre avant de l’avoir fini. C’était une sensation étrange de se rencontrer dans un roman, de voir son double agir à sa place et se comporter comme un vaurien. (p. 82).

Le roman de Salim Bachi n’est pas toujours facile à déchiffrer. Et cette séquence de la rencontre du narrateur réel avec son double littéraire qui n’est même pas l’original de la légende n’est pas le seul exemple pour illustrer ce sentiment chez le lecteur. On peut également citer cette scène cruelle, où le chien du Dormant, Ooouroughari, dévore un chauffeur de taxi qui a avoué avoir collaboré avec les services militaires dans une répression dirigée contre la population. Derrière l’image, la critique des régimes politiques violents du continent est directe sous la plume de Bachi, car ces régimes meurtriers ont un défaut, selon l’auteur, celui de faire fuir leur jeunesse vers des ailleurs inaccessibles :

« Des gamins… des armateurs. Avec leurs mains, quelques planches, des pneus, ils bâtissent des naufrages ! De grands échouages, de belles morts en mer sous la surveillance des garde-côtes espagnols, italiens ou maltais ». (p. 21).

Fabuleux roman. Qui a raté de peu le prix Renaudot ! Mais Salim Bachi, un peu comme Sindbad lui-même, n’a pas dit son dernier mot !

 

 

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2 réflexions sur “Salim Bachi : Amours et aventures de Sindbad le Marin

  1. K.A. dit :

    Tu as dit l’essentiel
    j’ai particulièrement aimé la critique du poète Hérode, un cul serré dont le modèle est une horreur dans son genre, lol

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  2. Tu me rappelles à mes promesses ! J’étais tombée par un jeureux hasard sur une interview de Salim Bachi à propos de ce roman, je ne sais plus sur quelle radio. J’avais été séduite et m’étais promis d’acheter le livre et voici venue l’année 2011 sans que cela ne soit encore fait.

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