Anniversaire des indépendances africaines : un cinquantenaire au miroir de la littérature

La littérature se diversifie tant sur le plan thématique que sur celui de l’esthétique et de l’écriture.

 

Kossi Efoui

 

Le réalisme va céder la place à de nouvelles formes de saisissement du réel, empruntées à la littérature orale africaine, mais aussi aux romanciers magico-réalistes latino-américains qui ont révolutionné les imaginaires du monde au tournant des années 1960.

Au sortir de siècles de servitude et d’aliénation, les écrivains africains sont profondément politisés, engagés. Or cet outil de l’engagement forgé dans le haut fourneau des combats coloniaux, les auteurs apparaissant au lendemain des indépendances vont le retourner contre les nouveaux maîtres de l’Afrique, contre les maux associés au Tiers monde et qui ont pour noms: corruption, violence, népotisme, coups d’État, dictatures…

Deux romanciers incarnent ce changement d’optique: le Malien Yambo Ouologuem et l’Ivoirien Ahmadou Kourouma.

 

Mariama bâ

 

En 1968, Ouologuem publie Le Devoir de violence, roman iconoclaste qui rompt avec la représentation idéalisée et romantique de l’Afrique précoloniale mise au goût du jour par les épigones de la négritude. Ouologuem évoque les guerres fratricides, le tribalisme et les pratiques esclavagistes en vigueur dans l’antiquité africaine. Le livre est couronné par le prix Renaudot, mais malheureusement son originalité sera mise en doute par des accusations (avérées) de plagiat (détails, voir ici).

A contrario, le roman de Kourouma Les Soleils des indépendances (1968) dont la publication passe quasiment inaperçue, s’imposera progressivement comme le récit emblématique d’une époque. Passé maître dans l’art de la représentation décalée du réel, Ahmadou Kourouma demeure la grande figure de la littérature post-coloniale africaine, dont l’oeuvre préfigure les tendances maîtresses de ces années d’anomie et de désillusion.

Kourouma est fondateur car il est le premier romancier africain à s’attaquer de front au chaos postcolonial. À travers la triste destinée du personnage principal de son roman Fama, prince déchu et incapable de trouver sa place dans l’ordre nouveau, le romancier raconte comment les «Indépendances sont tombées sur l’Afrique comme une nuée de sauterelles», entraînant les pays et les peuples dans des turbulences tragiques. Kourouma innove également le langage littéraire. On a dit que Les Soleils des indépendances était un roman malinké en français. En effet, écrit dans un français africain métissé, «malinkisé», ponctué de proverbes et de dictons puisés dans la tradition orale, ce roman tente de restituer le ton et la verve de la parole africaine.

De l’indépendance linguistique

 

Henri Lopes

 

Au sortir de la colonisation, beaucoup d’écrivains africains sont confrontés au dilemme de la langue maternelle et la langue d’écriture. Faut-il continuer d’écrire en français, la langue du colonisateur ? «Sentez-vous ce désespoir à nul autre égal d’apprivoiser, avec les mots de France, ce coeur qui m’est venu du Sénégal», chantait le poète haïtien, Léon Laleau.

Ce débat devient caduque après Kourouma qui, en bousculant la prosodie du français classique, en la modulant à sa guise, a montré le chemin d’une réinvention totale de la langue. Le ton est désormais donné. Si, actuaire de formation et de métier, Kourouma lui-même a produit peu (5 romans en tout, sur presque 40 ans de carrière), il a ouvert la vanne de la créativité romanesque postcoloniale. Tout au long des années 1970 et 1980, nous assisterons à une inflation de titres, mettant en scène la lente descente aux enfers de l’Afrique des indépendances.

 

Sembène Ousmane

 

Aux côtés des Sembène Ousmane, des Mongo Béti, Tchicaya U Tam’Si qui ont commencé leurs carrières avant les indépendances et continué de produire en renouvelant leur inspiration, une nouvelle génération d’écrivains prend d’assaut la scène littéraire africaine et y impriment leurs marques et leurs talents.

Ils s’appellent Jean-Marie Adiaffi(Côte d’Ivoire), Alioum Fantouré (Guinée), William Sassine (Guinée), Tierno Monenémbo (Guinée), Boubacar Boris Diop (Sénégal), Ibrahima Ly (Mali), Bernard Nanga (Cameroun), Sony Labou Tansi (Congo) Emmanuel Dongala (Congo), Henri Lopes (Congo), V.Y. Mudimbe (ex-Zaïre), pour ne citer que les plus connus.

Tous ces auteurs ont en commun leur goût pour le satirique, l’ironique, la dérision qui deviennent autant d’outils pour raconter la concupicsence de la classe politique et ses acolytes. Ils s’en prennent particulièrement à la figure centrale du chef, l’affublant de noms les uns plus évocateurs que les autres («Guide providentiel», «Vénérable Maître», «Rédempteur», «Père récréateur du pays», «Messie-Koï», etc.). Ce sont des tyrans bouffons et sanguinaires qui tiennent le destin de leur pays et de leurs compatriotes en leurs mains. C’est à la fois tragique et hilarant !

L’émergence des écrivaines

Les revues culturelles et la promotion de « l’Homme noir »

 

Calixthe Beyala

 

La période post-indépendances sera aussi très riche pour les écrivains femmes qui font irruption sur la scène littéraire à la fin des années 1970, avec la Sénégalaise Mariama Bâ.

Pour les femmes africaines, l’indépendance n’est pas une libération, car des chaînes sociales séculaires entravent leur corps et leur imagination. Elles prennent la parole pour attirer l’attention sur leur statut de prisonnières et de victimes de la société patriarcale. Elles subissent des mutilations sexuelles qui les réduisent à l’état de «femelles productrices». On leur impose la polygamie qui est le thème central du roman pionnier de Mariama Bâ, Une si longue lettre (1979). C’est le récit de deux amies confrontées au problème de polygamie. S’y résigner ? ou partir ? Tel est le dilemme qui déchire les héroïnes de Mariama Bâ.

Dans la foulée de cette dernière, d’autres femmes écrivains se sont imposées, dont les plus connues s’appellent Aminata Sow Fall (Sénégal), Ken Bugul (Sénégal), Véronique Tadjo (Côte d’Ivoire), Werewere Liking (Cameroun) et surtout Calixthe Beyala (Cameroun). Particulièrement prolixe, Beyala est un véritable phénomène littéraire et une des rares écrivaines africaines à pouvoir vivre de sa plume. Auteur d’une quinzaine de romans et de nombreux essais, elle choque en nommant le corps, en poussant ses personnages à imaginer et à dire leurs désirs. Ses livres exploitent tous les registres de parole, le cru, l’obscène, le baroque, dessinant en creux le portrait d’une femme africaine jouissive, transgressive, libérée du poids des tabous et des chaînes.

«Écrivain, accessoirement nègre»

 

 

Alain Manbanckou

 

Les années 1990-2010 constituent un nouveau tournant pour la littérature africaine francophone. Une nouvelle génération (la quatrième génération) est arrivée sur le devant de la scène. Ses principaux porte-parole s’appellent Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi, Jean-Luc Raharimanana, Sami Tchak, Kossi Efoui, Daniel Biyaoula, Kangni Alem, Koffi Kwahulé, Fatou Diome, Bessora… Il n’est pas très utile de signaler les origines de ces auteurs, car c’est une génération qui se veut transcontinentale. La plupart d’entre eux possèdent en effet plusieurs nationalités et partagent leurs vies entre Los Angeles, Paris, Nancy, Berlin, Cologne, Montréal, Johannesburg, Lomé, Antananarivo. Ils s’interrogent sur leur appartenance. «On se voudrait d’abord écrivain et accessoirement nègre», proclame Waberi dans un article-manifeste.

 

Tierno Monenembo

 

Cette revendication de l’autonomie artistique se reflète forcément dans les oeuvres littéraires où le devenir de l’Afrique n’est plus la seule thématique. Elle a cédé la place depuis belle lurette à des obsessions plus universalistes, même si celles-ci ont parfois leurs origines dans les événements survenus en Afrique. Comme le génocide rwandais dont les auteurs africains (pas seulement ceux du Rwanda) se sont saisis dans le cadre du projet Ecrire par devoir de mémoire. Comme ils l’ont fait aussi des guerres du Congo, du Libéria ou de la Sierra-Léone, en les inscrivant dans une réflexion plus vaste sur l’auto-destruction. «Peut-on encore écrire l’histoire africaine à partir du cocon de la culture de l’innocence ? À partir d’une généalogie de la victime seule ? Peut-on encore parler d’un espace «spécifiquement africain ?», s’interrogeait récemment l’écrivain camerounais Patrice Nganang (Manifeste pour une nouvelle littérature africaine).

Cette prise de conscience de la fin de l’innocence et de la nécessaire dépendance de l’imaginaire africain à l’égard des l’imaginaire du monde, est sans doute le principal enseignement de l’évolution des lettres africaines à l’ère des indépendances.

Source: http://lautrefraternite.com/2010/03/02/anniversaire-des-independances-africaines-les-independances-au-miroir-des-litteratures-africaines/

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